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Ferenc Fejtő n’est plus

A l’aube du 2 juin 2008 s’est arrêté le cœur de Ferenc Fejtő, ce cœur que tous ceux qui l’aimaient et le respectaient, croyaient et espéraient être inusable. Car à l’âge de 98 ans, il ne cessait d’écrire, d’analyser, de discuter, de recevoir des amis, de préparer des projets, entre autres celui de la fête de ses 100 ans.

Son Dieu qu’il considérait durant toute sa vie comme un interlocuteur de choix, mais avec qui il était en permanente discussion, en décida autrement. Le passager du siècle, le témoin et chroniqueur de ses guerres et de ses révolutions, la conscience vivante de l’Europe centrale partait à jamais.

Ses amis, ses collègues, ses compagnons de route, ses élèves et tous ceux qui le connaissaient et l’aimaient, lui ont rendu un dernier hommage d’abord à l’Institut Hongrois de Paris, ensuite à l’église Saint Sulpice, lors d’une messe oecuménique. Après la cérémonie religieuse, il quitta la France tant aimée pour trouver le repos éternel dans son pays natal, à Budapest, à côté de son ami de jeunesse, Attila József.

Ferenc Fejtő (1909-2008)

Historien hongrois et français, spécialiste de l'Europe centrale, Ferenc Fejtő est né en 1909 à Nagykanizsa, Hongrie du Sud-Est, dans une famille aisée de libraires et d'imprimeurs. Lors du démembrement de l'empire austro-hongrois, plusieurs de ses oncles, tantes et cousins se retrouvèrent citoyens yougoslaves, italiens, tchécoslovaques, roumains... ou restèrent hongrois. Ferenc (François) est né dans une famille juive hongroise assimilée, élevé par une mère adoptive chrétienne. Converti au catholicisme, il se réclame du « judéo-christianisme ».

Il suit des études littéraires aux Université de Pécs et de Budapest où il côtoie des Slaves, des Allemands, des Italiens... Condamné en 1932 à un an de prison pour avoir organisé un cercle d'études marxistes à l'Université, il adhère en 1934 au Parti social-démocrate et collabore au quotidien Népszava et à la revue théorique Szocializmus de ce parti. Ferenc Fejtő fonde en 1935, avec le poète József Attila et le publiciste Paul Ignotus, la revue littéraire antifasciste et antistalinienne Szép Szó. Il publie Sartre, Mounier, Maritain... Condamné à six mois de prison pour un article dénonçant la politique pro-allemande du gouvernement, il quitte la Hongrie et s'établit en France en 1938. Il participe à la Résistance.

En 1945, François Fejtő dirige le bureau de presse de l'Ambassade de Hongrie à Paris, il en démissionne à la suite de la condamnation de László Rajk, un ami de jeunesse. Il rompt alors tout liens avec la Hongrie. Il attendra 1989 et les obsèques nationales d'Imre Nagy, le héros malheureux de la révolution de 1956, pour retourner dans son pays natal.

François Fejtő fréquente après la guerre le Congrès des intellectuels pour la liberté, aux côtés de Raymond Aron, François Bondy, David Rousset... La publication en 1952 de L'Histoire des démocraties populaires, un succès traduit dans dix-sept langues et plusieurs fois réédité, lui vaut la méfiance des intellectuels de gauche.

Il fait de 1944 à 1979, une carrière de journaliste à l'AFP, l'agence France-Presse, comme commentateur des évènements des pays de l'Est. Nationalisé français en 1955, il enseigne entre 1972 et 1984 à l'Institut d'études politiques. En 1973 un jury présidé par Raymond Aron, lui accorde le titre de docteur ès lettres pour son œuvre. François Fejtő a consacré l'essentiel de sa carrière journalistique et littéraire à l'étude des régimes communistes est-européens, dont il aura eu la chance d'observer la naissance, les progrès, le déclin et la chute.

Il a aussi collaboré à de nombreux journaux et revues français et étrangers dont Esprit, Arguments, ContrePoint, Commentaire, Le Monde, Le Figaro, La Croix, Il Giornale, La Vanguardia, Magyar Hirlap... François Fejtő reste un grand intellectuel européen du XXe siècle. Proche de Nizan, de Mounier et de Camus, interlocuteur critique de Malraux et de Sartre, il a côtoyé les grandes figures du Komintern et du mouvement communiste, dialogué avec les maîtres du Kremlin, avec Tito, Castro et Willy Brandt, admiré et critiqué le général de Gaulle et François Mitterrand. Il est l'ami d'Edgar Morin et de Jean-François Revel…

En France comme en Italie – et partout dans le monde - c’est son Histoire des démocraties populaires qui l’a rendu célèbre; ce livre, dont le premier tome était sorti en 1952, juste avant la mort de Staline, et dont les tomes II et III ont chacun suivi avec une distance de plusieurs décennies (paru en 1991, le dernier raconte la Fin des démocraties populaires) peut en effet être considéré comme l’opus magnum de Fejtő. Deux autres de ses ouvrages méritent d’être notés : l’Héritage de Lénine (1973) et le Coup de Prague (1976). Son premier livre d’histoire avait cependant porté sur une autre époque et un autre sujet : c’était la biographie de l’empereur Joseph II, le plus infortuné des monarques novateurs de son époque. À travers l’histoire bizarre de ce membre atypique de la Maison d’Autriche, Fejtő a voulu remonter aux origines du conflit entre modernisme et nationalisme, une des clés de l’Europe centrale des temps modernes. Cette investigation n’a pas connu de suite. Suivant la direction de son travail de journaliste, l’historien est devenu en quelque sorte chroniqueur de son époque. Mais il n’a jamais cessé d’être essayiste. Il a pris goût à ce métier tout jeune, lors d’un voyage en Europe du Sud qui lui avait inspiré une longue et belle réflexion sur sa propre identité (Voyage sentimental est paru en Hongrie en 1935). Il a continué sur ce chemin vingt-trois ans plus tard, en France, avec Dieu et son Juif, ce petit chef-d’œuvre sur le rôle du judaïsme dans l’histoire depuis le peuple du Livre jusqu’aux temps modernes.